La première fois que j'ai mis les pieds dans un théâtre de Kabuki, je ne savais pas du tout à quoi m'attendre. C'était dans l'ancien Kabuki-za de Ginza, avant sa reconstruction — un bâtiment déjà étonnant et coloré, plus impressionnant que les cafés-théâtres qu'on trouve en France.

Plutôt du genre opéra. Et d'ailleurs, je rangerais volontiers le Kabuki dans la catégorie de l'opéra plutôt que du théâtre : on y chante et on y danse autant qu'on y parle. Les costumes sont dans la même extravagance que la façade du bâtiment — bariolés et grandiloquents, contrastant avec les visages peints en blanc qui masquent ou exagèrent l'expression des acteurs.

La représentation dure traditionnellement entre trois heures trente et cinq heures ; nous ne sommes restés que pour une partie, avant de nous éclipser en cours de route — ce qui en France serait très mal vu, mais qui est tout à fait acceptable dans un spectacle de Kabuki. Les spectateurs assis dans la salle clairsemée réagissaient en criant à l'entrée de tel ou tel personnage, semblant participer au spectacle eux-mêmes. On appelle ça le kakegoe : au moment précis où l'acteur prend une pose marquante, quelqu'un dans la salle crie son yagō, le nom de la maison théâtrale à laquelle il appartient — "Naritaya !" pour un descendant de la lignée Ichikawa, par exemple — une tradition aussi vieille que le Kabuki lui-même. D'autres spectateurs semblaient avoir entamé une sieste et ne se réveillaient que pour applaudir ou manifester leur enthousiasme, selon l'effet du moment.

Amateur de théâtre et comédien à mes heures, j'avoue avoir été assez surpris, tant par le cadre que par la performance.

Une histoire plus nuancée qu'il n'y paraît

J'ai compris plus tard qu'il y avait une vraie histoire derrière cette diversité de formes théâtrales japonaises, chacune liée à une époque et à un public bien précis — même si l'explication est un peu plus subtile que ce que j'imaginais sur le moment.

Le Kabuki naît au tout début de l'époque d'Edo, vers 1603, quand une danseuse de sanctuaire nommée Izumo no Okuni se met à donner des représentations peu conventionnelles sur le lit asséché de la rivière Kamo à Kyoto. Ce sont d'abord des femmes qui interprètent tous les rôles — jusqu'à ce que le shogunat interdise le Kabuki féminin en 1629, officiellement pour atteinte aux bonnes mœurs (la pratique était étroitement liée à la prostitution). Le relais est pris par de jeunes hommes, puis eux aussi interdits pour les mêmes raisons en 1652 — ce qui explique qu'aujourd'hui encore, tous les rôles, y compris féminins (joués par des onnagata, des acteurs spécialisés), soient tenus par des hommes.

Le Kabuki est donc historiquement un art du peuple, né dans les quartiers de plaisir, porté par la classe marchande — et longtemps regardé de haut par l'élite samouraï, qui lui préférait le Nō, art officiel du pouvoir. Deux formes séparées par plus de deux siècles, façonnées par deux publics diamétralement opposés.

D'autres formes, comme le Rakugo, sont beaucoup plus accessibles, même sans bien comprendre le japonais (une bonne maîtrise vous sera cependant nécessaire pour en comprendre toutes les subtilités). Le Kabuki, lui, reste par moments incompréhensible pour les Japonais eux-mêmes, à cause de tournures de langue datant de l'époque féodale (un peu comme suivre Molière dans le français vernaculaire de son époque) — certaines salles, dont le Kabuki-za, proposent d'ailleurs des audioguides avec commentaire en japonais moderne, et parfois en anglais, pour cette raison précise.

Un clin d'œil à Kabukicho

L'immeuble qui abrite aujourd'hui la tête de Godzilla, le Shinjuku Toho Building, se dresse exactement là où se trouvait autrefois le Shinjuku Koma Theater, une salle de spectacle populaire de plus de 2 000 places, ouverte en 1956 et démolie en 2009. L'endroit où les touristes viennent aujourd'hui photographier un monstre de cinéma a longtemps été un haut lieu du théâtre populaire japonais.

Le Rakugo, l'art du dépouillement

Le Rakugo, évoqué plus haut, est une forme minimaliste qui se rapproche davantage de notre théâtre à nous, et peut aussi s'apparenter à une forme de stand-up comedy. Un unique conteur, assis en seiza sur une petite estrade, décrit une scène passée ou contemporaine avec beaucoup d'expression, mettant en scène à lui seul plusieurs personnages qu'il joue tour à tour, en changeant simplement de voix et d'expression du visage. C'est assez impressionnant à voir, et je le recommande vivement. Les performances sont aussi beaucoup plus courtes, et souvent drôles.

Si le sujet vous intrigue, Le Rakugo, à la vie, à la mort (titre original : Shōwa Genroku Rakugo Shinjū) est un manga qui suit un ancien détenu devenu apprenti d'un maître du genre — une porte d'entrée touchante et bien documentée sur ce monde, disponible aussi en anglais sous le titre Descending Stories. D'ailleurs, son traducteur français, Cyril Coppini, est lui-même devenu rakugoka professionnel — la meilleure preuve que cet art, aussi confidentiel soit-il, sait aussi se rendre accessible à qui s'y intéresse vraiment.

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Cyril Coppini en représentation de Rakugo sur scène à Genève
Cyril Coppini, conteur de Rakugo français, en représentation à Genève — photo par Stéphane Gallay (CC BY 2.0).

Le Nō, l'exact opposé

Il existe encore bien d'autres formes de théâtre japonais. Le (能) est, à bien des égards, l'exact opposé du Kabuki. Ses origines lointaines remontent notamment au sangaku, un art de la scène importé de Chine au 8e siècle puis profondément transformé au Japon. Le Nō prend la forme qu'on lui connaît au 14e siècle avec Kan'ami et son fils Zeami, sous la protection du shogun Ashikaga Yoshimitsu. Étroitement associé à la classe samouraï, il sera plus tard adopté comme art cérémoniel officiel par le shogunat Tokugawa. Masques, lenteur hypnotique, minimalisme des gestes : tout, dans le Nō, est à l'opposé des éclats du Kabuki.

Certains se moquent en disant que c'est la chose la plus ennuyeuse qui existe, un remède absolu à l'insomnie — et il est vrai qu'avec l'intonation si particulière des voix, les masques figés et la lenteur des gestes, cela peut être risqué si vous êtes en plein décalage horaire.

Le saviez-vous ? S'endormir au Nō n'a rien de honteux

Le Nō entretient un rapport curieux avec le sommeil. Son rythme lent, ses chants et ses longs silences ont la réputation d'endormir certains spectateurs — et même des acteurs de Nō ont plaisanté publiquement sur le fait qu'il n'y avait rien de honteux à s'assoupir, à condition peut-être de ne pas ronfler. Ce n'est certainement pas prévu dans l'étiquette de la représentation, mais piquer du nez n'a pas la connotation négative qu'on pourrait imaginer dans un théâtre occidental.

Mais plus sérieusement : si vous passez à Kyoto, je recommande d'aller voir une performance traditionnelle donnée par des geishas ou des maiko — le kyōmai en particulier, une tradition de danse propre à Kyoto en partie influencée par le Nō. Vous serez assis sur de (tout) petits coussins, parfois avec un matcha et une pâtisserie traditionnelle pour agrémenter la représentation, et vous serez instantanément plongé dans un Japon et son passé millénaire. À défaut d'y comprendre quelque chose, laissez-vous simplement porter par l'ambiance feutrée et intimiste du lieu.

Et les autres

D'autres formes de théâtre existent, moins connues ou moins populaires à l'étranger :

Tous participent, chacun à sa manière, à une facette différente du Japon, du flamboyant Kabuki au Rakugo discret et au Nō hypnotique.

Si l'expérience vous tente...

Le Kabuki-za de Ginza propose des billets à l'acte unique (makumi), bien moins chères qu'une place pour la représentation entière — une bonne façon de tester sans s'engager sur plusieurs heures. Pour le Rakugo, le Shinjuku Suehirotei, à deux pas de Kabukicho, est l'un des quatre derniers yose historiques de Tokyo — son bâtiment en bois, seul survivant de ce type dans la capitale, vaut le détour à lui seul. Le Nō se joue notamment au Théâtre national du Nō à Tokyo, et le Bunraku au Théâtre national de Bunraku à Osaka, sa ville d'origine.

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Série — Culture & Curiosités
Une série continue sur la culture japonaise, en profondeur
Aucun nombre fixe de parties — de nouveaux essais s'ajoutent au fil de l'écriture.
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