Kabukicho, c'est un quartier que j'ai découvert assez rapidement après mon arrivée, et pas forcément en le cherchant particulièrement. J'étais en réalité à la recherche d'un salon de Go, et à l'époque, pas de GPS : les adresses affichées sur internet n'aidaient pas vraiment à se repérer une fois perdu dans le labyrinthe de petites rues de Shinjuku. Mais je savais qu'il fallait sortir de la gare de Shinjuku et se diriger vers l'est. Toujours plus à l'est, comme dirait un certain professeur Tournesol.
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Muni non pas de mon pendule mais d'une carte en papier imprimée grossièrement, j'essayais de me repérer dans ce dédale de rues sans vraiment faire attention à ce qui se trouvait autour de moi. Ce n'est qu'une fois bien avancé dans Kabukicho, au milieu des love hotels, des bars à hôtesses et des restaurants, que je me suis rendu compte qu'il y avait sans doute plus à voir dans le coin qu'un salon de Go. D'ailleurs, le salon en question n'était pas très accueillant, et sans doute en voyant débarquer un étranger qui ne parlait qu'à peine japonais, on a préféré me refuser poliment l'entrée.
Dépité, je me suis dit que ce serait dommage d'avoir fait tout ce chemin pour rien, et je me suis mis en quête d'explorer ce quartier — dans lequel j'ai vite compris qu'il valait mieux ne pas trop se perdre.
Un quartier qui a une histoire
Ce qui est appréciable au Japon, c'est qu'on ne se sent presque jamais en insécurité, et même une fois la nuit tombée, on n'a pas vraiment d'inquiétude à se balader. Il faut reconnaître cependant que certains endroits peuvent s'avérer intimidants au premier abord. Kabukicho a beaucoup changé en vingt ans, et encore plus depuis les années 70-80, période où la présence du crime organisé y était nettement plus visible qu'aujourd'hui, avec une réputation qui n'avait rien à voir avec celle du quartier actuel.
Après-guerre, lors de la reconstruction du secteur, le projet était d'en faire un grand quartier culturel et de divertissement comprenant notamment un théâtre de kabuki. Le quartier fut officiellement baptisé Kabukicho (歌舞伎町) en 1948 en référence à ce projet. Le théâtre ne fut finalement jamais construit — faute de financement. Le nom, lui, est resté.
Aujourd'hui, bien que le quartier soit encore partiellement sous l'influence d'une certaine mafia bien présente, les choses semblent beaucoup plus civilisées. Pour un visiteur, le principal risque n'est généralement pas la violence de rue mais plutôt l'arnaque : mieux vaut ne jamais suivre les racoleurs qui proposent spontanément un bar ou un club — j'en parle plus en détail dans Dangereux mais sûr — sous peine de repartir avec une addition largement supérieure à ce que vous aviez prévu de dépenser ce soir-là.
Petit aparté pour les amateurs de jeux vidéo : le quartier fictif où se déroule la majorité des jeux de la série Like a Dragon — au Japon, la série s'appelle historiquement 龍が如く (Ryū ga Gotoku, littéralement "Like a Dragon" ; à l'international, SEGA l'a longtemps commercialisée sous le nom Yakuza, et les épisodes les plus récents ont adopté Like a Dragon comme au Japon) — Kamurocho, est directement inspiré de Kabukicho. Pour retrouver l'atmosphère de cette époque justement, il faut se tourner vers Yakuza 0, qui se déroule en 1988, en pleine bulle économique japonaise : mêmes néons, mêmes ruelles, mêmes établissements de nuit, avec bien sûr une bonne dose de fiction et de bagarres en plus. Un univers un peu à la GTA dans l'esprit — même si la comparaison a ses limites tant la série a sa propre identité et sa propre structure. Yakuza 0 est un excellent point d'entrée dans la série — disponible aussi en version japonaise si vous êtes déjà sur place.
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Golden Gai, une autre époque
Un passage quasi incontournable si vous visitez Kabukicho, c'est de terminer votre soirée dans le quartier des bars du Golden Gai. L'atmosphère y est très différente : beaucoup plus calme, avec son décor qui semble avoir survécu aux années Shōwa. Contrairement à ce qu'on pourrait imaginer, ce n'était pas vraiment un lieu de salarymen à l'origine — le quartier s'est plutôt construit comme le repère des écrivains, journalistes, éditeurs et gens de cinéma, qui refaisaient le monde autour d'un verre dans de minuscules "bundan bars" (littéralement, bars littéraires), à peine plus grands qu'un placard.
Aujourd'hui, touristes et locaux se côtoient dans ces mêmes ruelles, et les habitués ont souvent leur bouteille assignée dans leur bar attitré. C'est un peu une seconde famille, où tout le monde se connaît. Un bar, une ambiance — à vous de trouver celle qui vous convient.
Godzilla et l'ambiance du quartier
Si vous visitez Kabukicho, vous voudrez sûrement voir le fameux Godzilla — sa tête, plus exactement — qui dépasse du sommet du Shinjuku Toho Building, dont le cinéma propose même des salles 4D pour les amateurs de sensations fortes. Vous croiserez aussi les files de filles qui vous proposent de venir dans leur bar. Mais la plupart des gens que l'on croise, en dehors des touristes et des commerçants, semblent simplement là pour discuter et profiter de l'ambiance.
Cet emplacement a d'ailleurs sa propre histoire théâtrale — on en parle plus en détail dans Crier, rire, se taire.
C'est aussi ce que je vous encourage à faire, raisonnablement : perdez-vous un peu dans les rues. Les restaurants de nabe et de shabu-shabu, les izakayas à tous les coins de rue — Kabukicho se découvre autant par le ventre que par les yeux, une fois qu'on accepte de ne pas savoir exactement où on met les pieds.
Un conseil toutefois : privilégiez la tombée de la nuit pour visiter le quartier. C'est le moment où les façades s'illuminent et où les commerces de toutes sortes ouvrent leurs portes. Alors que les quartiers d'affaires environnants se vident, c'est justement à cette heure-là que Kabukicho s'anime vraiment.
Conseils pratiques
- Au Golden Gai, n'hésitez pas à vous balader de bar en bar jusqu'à trouver celui qui vous convient, en termes d'ambiance comme de place disponible — certains établissements sont minuscules et ne pourront pas forcément accueillir un groupe important
- Vérifiez les frais de couvert (cover charge, parfois accompagné d'un otoshi — un petit amuse-bouche facturé d'office), généralement affichés à l'entrée. Chaque bar a un peu son propre système de tarification, donc mieux vaut vérifier ce qui est affiché avant d'entrer plutôt que de supposer que tous fonctionnent pareil. Les barmans peuvent en général se débrouiller dans un anglais basique si vous n'êtes pas accompagné d'un guide
- Certains bars, voire certaines ruelles, appliquent une règle stricte de "no photo" — pensez à respecter la tranquillité des habitués, pour qui ces lieux restent avant tout un repaire personnel
Le salon de Go, lui, je n'y suis jamais retourné. Mais avec le recul, je crois que Kabukicho m'a appris plus de choses sur le Japon qu'une partie de Go ne l'aurait jamais fait.
Quatre itinéraires bilingues (FR/EN) à pied, construits autour de Slam Dunk, Hikaru no Go, Your Name & Persona 5 — cartes, durées et budgets inclus.
Cette tentative ratée de salon de Go est en réalité le point de départ de toute cette histoire — le récit complet est dans 10¹⁷⁰ Possibilités, un Seul Chemin.