Trois choses m'ont frappé en sortant de l'avion, à vingt ans, à huit mille kilomètres de chez moi pour la première fois : un mur de chaleur humide portant une odeur qui n'avait rien à voir avec la France, le vert presque tropical de la végétation, et ces minuscules kei-cars, taillées pour les rues étroites typiques des routes japonaises.

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En arrivant au Japon, l'univers que j'y avais découvert à travers les mangas s'est parfaitement superposé à mon imaginaire, collant étonnamment avec l'idée que je m'en faisais, comme mon vêtement au contact de cette chaleur. Et cette familiarité ne s'est pas estompée tandis que je découvrais ce pays surprenant.

Le mystère Tintin

Astérix n'est pas vraiment la France. Lucky Luke n'est pas vraiment l'Amérique, ou pas toute l'Amérique. La fiction emprunte un lieu et le remodèle pour les besoins de l'histoire.

C'est peut-être le contrat implicite entre le lecteur et l'auteur de bande dessinée franco-belge : un monde stylisé, à peine décalé du réel. Ce contrat n'existe pas vraiment de la même façon dans le manga. Que l'univers soit purement fictionnel ou parfaitement réaliste, cette inspiration japonaise s'y retrouve presque toujours — sous la forme d'un clin d'œil, ou de façon évidente.

Reste une question : pourquoi ai-je, comme tant d'autres, autant voulu voir ce Japon-là — alors que presque personne ne prend l'avion pour la France en espérant y retrouver Tintin ?

Ce qui diffère de l'univers franco-belge, c'est le temps passé avec les héros de ces histoires. Un album de Tintin est une aventure fermée, terminée en un après-midi ; Tintin lui-même change à peine entre la première et la dernière page. Un manga s'étale sur vingt tomes, parfois cent, et suit les mêmes personnages grandir et se transformer. Ce n'est pas une histoire qu'on visite. C'est une relation qu'on entretient pendant des années.

* À nuancer : certaines BD franco-belges plus récentes, qui empruntent au style manga, laissent aussi leurs personnages grandir et apprendre — Lanfeust de Troy, par exemple. Mais même là, l'univers dans lequel ils évoluent reste souvent la colonne vertébrale de l'histoire, quand le manga inverse presque toujours cette priorité.

Ce que tous les genres ont en commun

Les robots, par exemple (Doraemon, Gunnm, Gundam, Astro Boy), n'ont que peu à voir avec les séries policières comme Détective Conan. Mais ce que ces histoires ont en commun, c'est que la personnalité du héros fait l'histoire, plus souvent que l'aventure elle-même.

Ce qui fait fonctionner One Piece, ce n'est pas vraiment la chasse au trésor. C'est Luffy, et les gens qu'il rassemble autour de lui. C'est l'envie de savoir ce qui va leur arriver, à eux, pas seulement ce qui va se passer ensuite.

Dans le manga, plus souvent que l'intrigue, c'est le personnage qui porte l'histoire.

Shōnen, shōjo, et la question de l'évolution

Cette idée d'évolution est au cœur du sujet. Comme je l'évoquais dans Le Sabre et le Fouet à Thé, notre essai sur le thé et la voie de Musashi, le Japon a un vrai attachement au perfectionnisme comme quête de toute une vie — et l'aventure, dans ce cadre, sert surtout de mécanisme pour grandir. C'est du moins une façon très shōnen de raconter une histoire, et ce n'est pas universel dans le manga.

Le manga shōjo peut être plus contemplatif, et certaines séries privilégient l'histoire à la psychologie du héros ou à son évolution, même si celle-ci garde une place non négligeable (Doraemon, Détective Conan).

Nana en est un exemple : non exempt de défis, mais plus lent, plus introspectif, moins intéressé par le prochain combat que par la prochaine émotion. Deux favoris personnels à découvrir, pour des raisons différentes : Love Hina (pur shōnen, comédie romantique revendiquée) et Honey and Clover (techniquement josei, un genre visant les jeunes adultes plutôt que shōjo à proprement parler — mais tout aussi introspectif).

Les héros y sont rarement infaillibles, et parfois franchement exaspérants (voir Shinji dans Evangelion ;)) — mais c'est exactement ce qui permet de s'y identifier. Ou, selon le personnage, de les mépriser allègrement.

Intérieur d'une rame de métro jaune à Tokyo, sièges vides le long du mur
Là où la plupart des mangas se lisent vraiment — un arrêt à la fois.

D'où vient le mot

Manga, écrit 漫画, combine deux caractères : man (漫), qui signifie fantaisiste ou sans contrainte, et ga (画), qui signifie image. Ensemble : quelque chose comme "images vagabondes" — des croquis qui n'en font qu'à leur tête.

Le mot s'est répandu grâce à Hokusai lui-même, avec ses Hokusai Manga, publiés en quinze volumes entre 1814 et 1878 — les derniers volumes paraissant des décennies après la mort de Hokusai en 1849 — même si, comme le notent les historiens, ces recueils n'étaient que des croquis sans lien entre eux, pas la narration séquentielle qu'on connaît aujourd'hui. Le sens narratif et sérialisé du mot s'est imposé des décennies plus tard, notamment grâce à la chronique de journal Jiji Manga de Rakuten Kitazawa, lancée en 1902. Le genre a véritablement explosé sous la forme qu'on lui connaît après la Seconde Guerre mondiale, avec Osamu Tezuka — le créateur d'Astro Boy — largement considéré comme son architecte le plus influent.

Le mot lui-même a donc discrètement changé de sens pendant plus de deux siècles, bien avant de signifier "bande dessinée japonaise" pour le reste du monde.

Le rêve impossible de devenir mangaka

Ce dont on parle presque jamais, c'est à quel point ce métier est brutal. Derrière chaque succès se cachent des dizaines de titres dont personne en dehors du Japon n'entendra jamais parler, dans un marché tellement saturé de genres et de titres concurrents que percer ressemble davantage à une loterie qu'à un parcours professionnel.

Bakuman, écrit par Tsugumi Ohba (Death Note) et dessiné par Takeshi Obata — le même dessinateur que celui de Hikaru no Go, l'une des quatre histoires sur lesquelles notre guide est construit — suit deux adolescents qui tentent de percer comme mangaka, et démystifie mieux que presque tout le reste ce que ça implique réellement : les délais, les refus, le nombre d'échecs avant qu'un seul succès n'arrive.

À lire

Bakuman, tome 1 — le regard le plus clair sur ce qu'implique réellement de devenir mangaka, par le scénariste de Death Note et le dessinateur de Hikaru no Go.

Un art jetable, lu comme un journal

Au Japon, les magazines hebdomadaires et mensuels de manga — épais, bon marché, imprimés sur papier journal — sont vraiment jetables : lus dans le train, puis souvent abandonnés. Mais les chapitres survivent dans les tankōbon, les volumes reliés que les lecteurs achètent réellement, gardent, puis finissent par revendre. Ce marché de l'occasion est immense, et c'est pourquoi des boutiques comme Book Off sont remplies du sol au plafond de tankōbon en état quasi parfait : des séries complètes, vendues pour une fraction de leur prix neuf.

Bon à savoir

Si lire le japonais ne vous pose pas de problème, un passage chez Book Off est l'un des meilleurs souvenirs rapport qualité-prix du pays — une série complète d'occasion, souvent en excellent état, pour une fraction du prix neuf. Même si vous ne lisez pas un mot de japonais, un seul volume bien usé fait un souvenir sincère : pas un bibelot conçu pour les touristes, mais exactement l'objet qu'un lecteur japonais aurait emporté dans son propre train.

Après tant d'années, je ne sais toujours pas exactement ce qui explique cette effervescence créative et contagieuse qu'est le manga. Mais une chose est sûre : ce pilier de la culture a encore de beaux jours devant lui.

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Takeshi Obata, le dessinateur de Bakuman, est aussi celui de Hikaru no Go — le manga qui m'a fait découvrir le Go, une histoire racontée dans 10¹⁷⁰ Possibilités, un Seul Chemin.

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Série — Culture & Curiosités
Une série continue sur la culture japonaise, en profondeur
Aucun nombre fixe de parties — de nouveaux essais s'ajoutent au fil de l'écriture.
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