Après avoir écrit un article sur l'été au Japon, je ne pouvais évidemment pas me passer d'écrire sur l'automne, qui est sans doute ma saison de cœur dans ce pays. Ce n'est que depuis quelques années que je ressens une sorte d'apaisement étrange à l'arrivée de l'automne.

Avant, lorsque je vivais en France, j'associais toujours cette saison à la plus déprimante de l'année — celle de la rentrée, du ciel qui se referme dès seize heures, de cette grisaille nordiste qui s'installe pour ne plus vraiment repartir jusqu'au printemps. Il faut reconnaître qu'étant originaire du nord de la France, et sans vouloir alimenter le cliché, ce n'est pas la saison la plus agréable niveau météo : d'abord les jours raccourcissent, puis le temps, déjà souvent nuageux dans cette région, devient franchement maussade. Les feuilles mortes sur la route mouillée forment une combinaison diabolique, surtout à moto ou en scooter, et en général on commence à récupérer tous les rhumes, grippes et sympathies classiques associées à la baisse de luminosité, le froid, la pluie et la reprise du travail après les semaines de vacances les pieds dans l'eau ou la tête dans les étoiles. Bref, le retour à la réalité n'est pas toujours facile. Mais ici, les choses sont très différentes : l'automne y est la saison où tout, enfin, s'apaise.

Un automne aux allures d'été

Après l'humidité écrasante de juillet-août, que je décris dans l'article L'Été qui Colle à la Peau, la chute des températures est progressive, presque généreuse : il n'est pas rare de se balader en t-shirt dans les parcs fin octobre, voire début novembre, avec des maximales qui tournent encore autour de 20-25°C. On ressort, on marche, on redécouvre l'envie de passer du temps dehors sans calculer le trajet le plus court entre deux konbinis pour échapper à la chaleur. La climatisation, elle, s'éteint peu à peu — pas d'un coup, mais comme un signal qu'on peut enfin respirer, et faire quelques économies d'électricité au passage. À la différence de l'Europe, la luminosité reste forte et le temps, clément.

La nature japonaise, en automne, est probablement l'une des plus extraordinaires qu'il m'ait été donné de découvrir — juste derrière le Canada et ses forêts incroyables, si je devais me risquer à comparer. Le koyo (紅葉) — le changement de couleur des feuilles à l'automne, et par extension la saison où l'on part admirer érables et ginkgos flamboyants — attire chaque année des randonneurs venus du monde entier : le Japon est devenu, au fil des décennies, une destination reconnue pour la randonnée, le trek et même le camping en pleine saison des couleurs — à un niveau qui n'a, je crois, pas grand-chose à envier aux grands classiques nord-américains.

Dans l'article sur l'été, je parlais de Mon Voisin Totoro ; l'automne, lui, me fait plutôt penser à un autre Miyazaki — celui de Princesse Mononoke, et à ce Dieu-Cerf dont chaque pas fait éclore puis faner la végétation sur son passage, une image de la nature qui change pendant que les petits kodama (esprits des arbres) observent en silence son passage.

Koyo : le zen de l'automne japonais

Il y a quelque chose de particulier, propre au Japon, que j'ai remarqué après des années ici. Le changement des saisons, bien que paisible, est remarquable — au sens étymologique du mot, il ne peut pas passer inaperçu. Et les Japonais sont passés maîtres dans l'art de s'adapter aux saisons et de les intégrer dans leur quotidien, comme pour rappeler le passage du temps. Les grands temples zen de Kyoto, comme Tofuku-ji, en sont d'ailleurs un bon exemple : le contraste saisissant entre le gravier ratissé d'un jardin sec et l'explosion rouge et orange des érables au-dessus donne à la saison une dimension méditative. On y va moins pour voir que pour s'arrêter et contempler.

« On y va moins pour voir que pour s'arrêter et contempler. »

Lorsque vous visiterez des maisons anciennes et des temples japonais, prenez le temps de vous arrêter. Asseyez-vous, et observez depuis le tatami cette ouverture vers une nature exubérante. Sentez les odeurs qui se mêlent, celles du bois et des arbres. Si vous parvenez à visiter ces endroits à une heure creuse, seul, profitez des shōji, ces grandes ouvertures coulissantes ; marchez dans l'engawa, cette petite galerie qui court entre l'intérieur et le jardin, qui donne l'impression que le jardin n'est pas seulement derrière une fenêtre, mais qu'il entre dans la maison. Cette architecture, unique au Japon, se fond avec la nature — elle est construite pour qu'on vive avec elle.

Vue sur un jardin japonais aux couleurs d'automne
Vue sur un jardin japonais aux couleurs d'automne — photo par Satoshi Hirayama (Pexels).
Une fenêtre sur les saisons

C'est particulièrement frappant à l'automne. Assis face au jardin, on regarde la nature changer sous nos yeux, revêtir une dernière fois ses plus beaux atours avant le manteau de l'hiver. Il n'y a rien de particulier à faire. On reste là. On boit un thé.

Peut-être que le koyo n'est finalement pas seulement une histoire de belles feuilles rouges. C'est aussi une excuse pour s'arrêter, lever les yeux et se reconnecter, ne serait-ce qu'un instant, à quelque chose que notre quotidien nous a fait oublier.

Nos vies modernes nous permettent presque d'oublier la nature : on passe d'un train à un bureau, d'un écran à un autre, d'un bâtiment climatisé à un bâtiment chauffé, sans jamais vraiment remarquer que les saisons ont changé.

Cette place donnée à la contemplation doit certainement quelque chose au bouddhisme et au zen, particulièrement dans certains temples et jardins ; cette proximité avec la nature renvoie aussi à des traditions plus anciennes, qu'on associe volontiers au shintō.

Le saviez-vous ? Le Japon a plusieurs automnes

Le japonais multiplie les expressions pour désigner l'automne selon ce qu'on y associe : 食欲の秋 (shokuyoku no aki), « l'automne de l'appétit » ; 読書の秋 (dokusho no aki), « l'automne de la lecture » ; スポーツの秋 (supōtsu no aki), « l'automne du sport » ; 芸術の秋 (geijutsu no aki), « l'automne des arts » ; ou encore 行楽の秋 (kōraku no aki), « l'automne des excursions ». Le but n'est pas d'aligner du vocabulaire : ces expressions disent surtout qu'après la chaleur étouffante de l'été, l'automne semble rouvrir tout un espace — pour manger, marcher, lire, créer, sortir. Le Japon, en somme, respire à nouveau.

Feux d'artifice, Shichi-Go-San et gourmandises d'automne

Contrairement à une idée reçue, l'automne japonais n'est pas totalement dépourvu de feux d'artifice. Le festival de Tsuchiura, dans la préfecture d'Ibaraki, organise depuis 1925 l'une des compétitions de hanabi les plus prestigieuses du pays, chaque année en pleine saison automnale. Certains grands rendez-vous estivaux ont même migré vers cette période plus clémente : le hanabi du Yodogawa, à Osaka, a récemment déplacé sa date vers le mois d'octobre, où la température plus clémente permet aux familles de revenir en nombre.

L'automne, c'est aussi la saison du Shichi-Go-San (七五三), littéralement « sept-cinq-trois », qui ravit petits et grands — une célébration marquant, pour les enfants de ces âges, une étape importante. À la mi-novembre, les familles se rendent dans les grands sanctuaires shinto, habillent leurs enfants en kimono, et enchaînent les séances photo. Si le sujet vous intéresse, notre photographe partenaire capture régulièrement ce genre de scènes au fil des saisons.

Des enfants en kimono lors du festival Shichi-Go-San
Des enfants en kimono lors de Shichi-Go-San. Photo : AshleyBrownPix, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Côté gourmandise, l'automne a ses propres incontournables : les dango grillés au feu de bois, vendus au bord des sentiers de randonnée, les champignons (matsutake en tête) qui envahissent les étals, et le kaki, cette plaquemine orange qu'on voit sécher, accrochée sous les toits, dans les campagnes. Et puis il y a l'Oktoberfest — un festival importé d'Allemagne, mais largement adopté par le Japon, qui en multiplie les éditions dans les grandes villes tout au long du mois d'octobre, une occasion de plus de se retrouver entre amis, collègues et connaissances.

D'un côté les érables, les temples et le Shichi-Go-San ; de l'autre les pintes d'Oktoberfest, bientôt suivies par les costumes d'Halloween — sans jamais devenir des traditions japonaises pour autant, ces importations venues d'ailleurs ont fini, elles aussi, par trouver leur place dans le calendrier saisonnier du pays.

Halloween, version XXL

Halloween a pris, ces dernières années, une ampleur proprement pharaonique au Japon — au point que les autorités ont dû imposer des restrictions à Shibuya Crossing, l'un des points de rassemblement les plus emblématiques du pays pour l'occasion, ce qui n'empêche pas les fêtards de s'y rassembler tout de même. Depuis octobre 2024, il y est interdit de consommer de l'alcool dans la rue, et les mesures se renforcent chaque année. Les autorités citent d'ailleurs régulièrement le drame d'Itaewon à Séoul en 2022 pour justifier ces mesures préventives.

L'été japonais colle à la peau ; l'automne, lui, semble enfin nous la rendre. Passé ce pic d'agitation autour d'Halloween, les onsens redeviennent des refuges naturels avec la fraîcheur qui s'installe, les vestes légères remplacent les t-shirts, et la nature, doucement, se prépare pour l'hiver.

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